Jordanie acte II. L’empire des loups

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Meute de loups.

J’ai pris un peu de temps pour écrire ce billet. Parce que j’en avais pas envie. Que ce n’était pas drôle. Et que j’étais très en colère.

Je le suis encore, en colère, mais j’ai envie d’en finir avec ce voyage.

UMM QAIS

J’ai lâché la plume alors qu’une tempête se préparait sur l’ensemble du pays. Nous voilà avec notre Sunny rouge, voiture de loc, à tenter de trouver la maison de Issa, notre hôte pour la nuit. Il pleut sa mère, on voit pas à un mètre et on se fait de bonnes frayeurs.

Même au pire du voyage, on est resté dans le coup. Repas YouTube kessya.

On finit par trouver, et comme d’hab en bonnes radasses, on paye moins cher et on nous fout à la cave. Il fait environ 5 degrés la nuit, on se pèle les miches. Issa est sympa, enfin, il est amical. Il finira par nous proposer d’aller faire un tour au village, en pleine nuit, pleine tempête. Technique de drague que l’on comprendra être assez répandue dans le pays. Et ce, malgré la présence de sa femme dans l’autre pièce. On fermera la porte à double tour, et on ne mourra pas gelées dans la cave.

JERASH

Il pleut sa double mère le lendemain. Impossible de sortir de la Sunny. On ne verra rien des ruines de Jerash.

KARAK

La route de Karak emprunte celle du désert. La tempête bat son plein. On roule à 50 km/h, on voit que dalle. C’est là que d’un coup, le ciel se charge de sable. Il est 14 h, on se croit en pleine nuit. Le ciel vire au violet, rose et noir, avec une ambiance d’apocalypse. On commence à prier tout ce qui passe. Allah, Bouddha, Dieu. Franchement, c’est pas cool, laissez-nous au moins voir le désert avant de balancer la fin du monde.

Avec le tube des vacances en fond sonore. On se fout pas de vous quand même.

Arrivée à Karak, à l’hôtel, on prend direction la cave, on est habitué maintenant. Les rafales atteignent les 100km/h. Ça dure toute la nuit. Il fait -1000 degrés. On n’a pas de chauffage et notre unique pull commence à sentir le chameau.

Mer morte. Dieu a voulu communiquer avec nous. On lui a dit balec, raboule plutôt le soleil. Et c’est ce qu’il a fait.

LA VALLÉE DE DANA

Wallah ça s’appelle comme ça. Sauf qu’elle a pas du tout la même tronche que celle de la bande à Manau.

Ambiance Hakuna Matata sur la vallée.

La tempête est passée. On a rendu la Sunny à qui de droit, et on est monté dans un bus local. Grosse ambiance à bord. Le chauffeur nous donne l’ordre de fermer nos gueules dès qu’on ouvre la bouche. Il nous place au fond du bus et nous interdit d’ouvrir les rideaux. Apparemment, ça le fait pas trop kiffer d’avoir des Européennes dans son bus de merde. Sauf qu’on est déjà parties, on est kéblo avec ce fils d’enculé. Il finira par nous extorquer de l’argent. Ouais, pas de chance, on est tombé sur un gros bâtard. Mais ne vous en faites pas, il y en aura d’autres.

On arrive sur le camp de Dana. Des tentes surplombent une vue de ouf.

On dort dans des tentes mi toile mi pierre, je sais pas pourquoi on a eu cette idée.

-1000 degrés la nuit

À Dana, on fait les rebelles. Impossible d’obtenir des cartes de chemins de rando. On nous explique qu’il faut absolument prendre un guide local. Ouais mais les gars, on est des radasses nous. On a pas le budget pour se balader avec un garde du corps. On part donc randonner la fleur au fusil.

Et dans ce pays peuplé de berger, on tombe sur qui ? Un berger !

On a eu droit à un concert de pipeau en mode Petit Prince du désert. C’était pas hyper propre, j’ai pas vraiment osé lui dire que ça n’avait aucun sens cette musique. Mais ça avait l’air de plaire aux chèvres. Et c’est tout ce qu’on demande à un berger finalement.

Donc, nous voilà en train de squatter le troupeau. On se fait pote avec les chèvres, et notre nouvel ami n’en peut plus de nous faire l’animation. Il n’a pas conversé avec la gente féminine depuis sa tendre enfance, il semblerait. Vous sentez comme nous arriver le malaise ? Notre jeune ami finira par une demande en mariage. Il insistera un peu, beaucoup, juste assez pour nous faire fuir.

Il m’a refourgué son âne, sûrement pour tester mes capacités de bergère et évaluer mon potentiel de femme bédouine. Il a dû être déçu.

PETRA

Les choses se corsent les amis. Il semblerait que jusque-là, nous soyons tombées sur des gentils. Nous n’avions pas encore fait la rencontre de la bande de chacals qui peuple le sud du pays.

Petra est l’un des endroits les plus beaux que j’ai vus. Mais c’est aussi un gigantesque piège à femmes européennes. Je vous avais parlé de la beauté des Jordaniens. Ben faut croire qu’ils en ont fait un business. Débarquer à Petra, c’est un peu comme débarquer à Disneyland.

Le Disneyland du cul.

Quand on est arrivé dans le bled qui longe le site, une ambiance électrique nous a complètement tendues d’entrée. Les enfants, uniquement des petits garçons, traînent dans les rues, et s’occupent en se battant ou en violentant les animaux. Évidemment, aucune femme au kilomètre carré. Et les hommes nous déshabillent du regard.

Notre hôte, Awas, nous accueille chez lui. Et surprise ! Sa femme n’est pas là. Ils se sont récemment séparés. Ballot hein. Mais bon, le mec est jeune, il semble cool, il propose de nous accompagner sur le site de Petra.

Et puis, il nous fait le guide. Les petits chemins détournés. Les caves dans lesquelles vivaient les Bédouins. Il nous présente ses potes guides. Là, on commence à se demander où est l’embrouille. Les mecs ont tous la gueule de Jack Sparrow. Khôl noir sous les yeux, cheveux longs et bandanas. Ridicule. Ça commence à puer sérieusement le cul.

Awas s’envoie des gros cônes dans sa grotte estampillée Bob Marley.

Il nous présente une nana belge qui sort avec un Bédouin. Elle raconte qu’elle vient le voir chaque période de vacances scolaires. Et elle nous lance « le vôtre, il va pas vous lâcher ! ».

Ça pue le cul, je vous dis.

Fin de journée, Awas nous propose de faire un barbecue avec un pote et sa copine italienne dans Pétra. Un repas sous les étoiles sur le site de l’une des 7 merveilles du monde. C’est tentant. Mais on se dit qu’avec tout ce qui nous est arrivé, ça vaut pas le coup de prendre le risque. On refuse. Notre hôte tire la tronche.

Le lendemain, je reçois une notification sur Instagram. J’ai posté des photos de Pétra. Sur l’une d’elle, un compte inconnu a commenté : « take care ». Il s’agit d’un compte qui recense toutes les « arnaques sentimentales » et dangers à Petra. Les guides se sont spécialisés dans la chasse aux Européennes.

En gros, soit ils font croire à de jeunes touristes en manque d’aventure qu’ils vivent le grand amour avec elles, et arrivent à leur soutirer de l’argent en évoquant la mort d’un proche ou d’un âne. Soit, ils couchent avec elles et leur demandent en suivant de payer pour « l’aventure bédouine ». Soit, ils les violent. Au cours d’une soirée barbecue sous les étoiles, par exemple.

Le compte publie également les photos des hommes en question. Et là, on tombe sur qui d’après vous ? Ouais. Awas. Et tous ses petits potes les Jack Sparrow.

Cassos. Vite. Sortir de cet appartement.

On se fout le camp le plus vite possible. Et encore sous le choc, on prend la route du désert.

WADI RUM

On commence à être mentalement assez fatigué. Remonter dans un taxi avec un homme devient une entreprise difficile. La parano vient se mêler aux véritables emmerdes et on ne sait plus distinguer de quand on est connasse de lucide.

Heureusement, il y a les dromadaires.

On arrive aux portes du désert. On a réservé trois nuits dans un campement en plein milieu du désert. Le chef du camp bédouin vient nous chercher. Il nous demande assez rapidement si ça va, si on a pas été trop embêtées à Petra.

Ah. Donc les gens savent. C’est sympa de nous avoir averties.

Les Jack Sparrow ne sont pas des Bédouins, qu’il nous explique, ce sont des Gipsy. Eux, ce sont les vrais Bédouins, pas la même classe effectivement. Ici, point de khôl et de bandana. La tenue traditionnelle, c’est la djellaba blanche et le keffieh rouge. Que les Bédouins troquent volontiers contre le jean et la casquette quand les touristes ont le dos tourné.

Il est rassurant. On respire un peu. Arrivée sur le campement, pas de réseau évidemment. Et pas un chat. Le Bédouin chef nous propose de nous balader en jeep et d’aller du côté de la frontière d’Arabie Saoudite. « Toute façon je dois y aller voir de la famille, donc ça me change rien de vous amener. »

Alerte. Code rouge. Ne jamais accepter un truc gratuit. Parce qu’en vrai, rien n’est jamais gratuit.

Oui bien sûr, on va te suivre en Arabie Saoudite de notre plein gré. Ah puis, tiens, tant qu’on y est, je peux te donner mon passeport et te lécher la bite.

Heureusement, le désert, c’est le genre de paysage qui te soigne l’âme. Ajoute à ça quelques dromadaires et t’as le cœur pansé.

Existe-t-il un animal plus pépère que lui ?

Le soir même, repas autour du feu sous les étoiles. Le chef viendra me toper au moment où je m’isole pour aller aux toilettes, au cœur de la nuit. Il veut regarder les étoiles. Puis, il me propose d’aller voir son père. En jeep. Je ne comprends rien. Il fait nuit noire. Et puis, j’atterris. Ben oui. Quoi d’autre ? Une énième proposition. C’est bien la première fois qu’on me propose un thé chez beau-papa en guise d’invitation à baiser.

Je refuse. Avec douceur hein. Faut pas oublier qu’on est au cul du monde sans réseau.

Au moment d’aller se coucher, on comprend que nous sommes les seules à ne pas avoir de clé sur notre porte. Comme tant d’autres fois d’ailleurs.

« Y’a toujours eu une clé », nous explique une Française volontaire sur le campement. On dormira coussi coussa.

Au petit matin, il y a clairement un malaise. Les chefs du camp nous fusillent du regard. Ils veulent changer la Française avec qui on a sympathisé de campement. On ne comprend rien. Puis finalement, les choses s’alignent.

J’ai dit non. J’ai refusé. Ils nous punissent.

On s’en va plus tôt que prévu le lendemain.

Retour à Aqaba. Retour à la case départ. Nous finissons le voyage avec des Français rencontrés dans le désert. Dont un homme. Quand il est là, la vie n’est pas la même. Dès qu’il s’ éloigne, revoilà les problèmes.

Jour de départ. On a hâte de partir. On se l’avoue à demi-mot.

C’est dur d’assumer ses échecs. Ses erreurs. Dur de comprendre qu’on a merdé. Qu’on aurait dû se renseigner, un peu plus. Que les gens ne sont pas fiables. Que nous voyageons avec des œillères. Que nous voyons ce qui nous arrange, pour continuer notre petite vie. Tous ces privilèges, dont celui de parcourir le monde. Se mentir pour continuer à voyager, sans culpabilité. Continuer à consommer. Les pays, les biens, les richesses, les ressources, les hommes et leurs failles. Continuer à dire de la Jordanie, et tant d’autres pays, que c’est génial, que les gens sont gentils. Quand la moitié de la population est esclave. Ou dans d’autres, prostituée. Et pour beaucoup, misérable. Aller bouffer des pois chiches, se confronter à la pire des misogynies, pour… voir du pays, se sentir vivant, tester ses limites. Quand d’autres mourraient, et meurent, pour être à notre place. Se pavaner. Étaler notre argent. Être frustré. Frustrer les gens. Et recommencer ailleurs. Piller les plages. Piller les natures. Maltraiter les hommes, les femmes, les enfants, les animaux. Se faire servir le thé par un fantôme. Et fermer les yeux. Prétendre ne pas voir. Pour ne pas le rendre réel. Boire son thé.

Et recommencer.

Je suis en colère. Contre cette société. Contre moi-même. Ma naïveté. Ma débilité.

Avant de monter dans l’avion, ça a continué. Nos sacs sont mis de côté. Les douaniers jouent avec nous. Nous font peur, en nous faisant croire que nous transportons des choses illégales. Pendant 15 minutes, on visualise Midnight express.

Les jambes en coton, je n’ai jamais été si heureuse de monter dans un avion.

Adieu la Jordanie. Adieu le tourisme. Adieu l’hypocrisie.

Dans tout ça, la seule chose de chouette, c’est mon amour pour Suzette.

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