On devrait profiter plus souvent de nos moments de gloire, alors je me roule dedans et je partage avec le monde mon dernier prix !
Je suis donc lauréate du concours de nouvelle organisé par L’atelier d’écriture by Christine, atelier d’écriture que j’ai eu la chance de suivre et que je recommande à toute personne qui souhaite se lancer dans l’écriture. Le concours avait pour thème « Sans complaisance », et l’équipe était à la recherche de nouvelles sur des sujets non consensuels, un peu tabous.
Je partage cette nouvelle ici !
Pachamama
Elle est tapie dans l’herbe, allongée sur le sol, l’avant du buste face contre terre, les coudes posés sur les feuillages. Elle ajuste la crosse du fusil sur son épaule, pose son index sur la détente, aligne la lunette face à son œil droit, et marque la position. Elle murmure quelques paroles et les laisse voler dans l’air. L’humidité de la brume matinale s’infiltre à travers son treillis. Le soleil se lève à peine, les oiseaux s’agitent dans les branches autour d’elle et lancent les premiers chants de la matinée. La journée va être ensoleillée même si les températures ne dépassent pas encore les six ou sept degrés en ce début de mois de novembre. Il fait froid et pourtant elle sent la sueur se former sous sa casquette. Une mèche de cheveux bruns s’affaisse lentement devant ses yeux marron.
La nature n’est pas silencieuse, loin de là. Elle guette les sons de cette symphonie dans laquelle elle a appris à identifier chaque mélodie : la mésange charbonnière est la première à marquer son territoire, le pinson s’en mêle, et le merle vient supplanter tout le monde au-dessus des cimes.
Elle chasse depuis qu’elle est enfant. C’est son père qui lui a transmis. A défaut de fils, il s’est contenté d’elle. La chasse est partout chez elle depuis toujours : l’armoire à fusils au fond du salon, sans clés ni protection, les balles que l’on compte et que l’on installe dans le porte-cartouche, les oiseaux morts qu’il faut plumer, vider, le fumet des peaux duveteuses que l’on grille au coin de la gazinière, les treillis et les bottes, les effluves du cuir des étuis à fusil, les chiens excités et mal aimés dans un coin du jardin, l’odeur de sang, le goût des cervelles de grive sur sa langue, le congélateur rempli de gibiers.
Le vieux ne lui a pas donné de fusil tout de suite. D’abord, il a fallu faire le commis, courir après les chiens, récupérer les animaux blessés, les achever quand ils n’étaient pas morts, ranger et nettoyer le matériel, plumer, vider les corps. Au début, elle pleurait devant l’agonie des bêtes, mais elle a appris à remercier la terre pour chaque animal tué et, chaque fois, elle s’est sentie un peu plus appartenir au monde. Comme si cela la rapprochait du sens de la vie et de la mort. Elle a caché au vieux ses prières à la terre, elle a gardé pour elle « ses sensibleries », ce mot que crachait son père chaque fois que les larmes lui montaient aux yeux. Elle n’a pas de mère et elle était coincée dans un monde d’hommes, de cuir et de sang. Sans qu’elle ne le formule vraiment, il lui a semblé trouver dans la terre un substitut à une maman. Elle s’est mise à lui parler, la cajoler, la remercier. Pour chaque goutte de sang versée, elle plonge ses doigts dans ses entrailles, caresse le sol et promet de se nourrir des offrandes que la Pachamama lui accorde.
Puis, elle a eu l’âge de passer le permis de chasse. Seize ans. Le jour de l’examen, elle était la seule fille. Ils ont tous ri au moment de l’appel. Elle les a fumés aux épreuves théoriques et pratiques. Le vieux lui a offert sa première arme, un fusil semi-automatique en calibre vingt.
La chasse est un sport, un sport de combat, un corps-à-corps avec la nature. Elle n’aime pas tuer des animaux, mais cela fait partie de la tâche. Ce qu’elle aime, c’est la traque, les sens que l’on déploie. Il faut suivre, renifler, flairer sa proie. Étudier les allures, ces façons de marcher des animaux, les empreintes qu’ils laissent au sol. Analyser et déterminer l’espèce, le sexe, l’âge et la force de la bête. Écouter les bruissements d’ailes, être attentive à chaque craquement de branches, caresser les traces dans la terre humide et les herbes mouillées. Quand elle chasse, elle sent ses cellules bouger sous sa peau, son instinct se réveille et une force d’une puissance inconnue prend son corps et son esprit. Elle devient loup, aigle, cerf. Elle respire chaque essence du sauvage et elle sent que son être est né pour ça.
Elle adore entendre les petits Parisiens comme on les appelle ici, c’est comme cela qu’ils nomment les citadins, elle adore les entendre lui expliquer qu’ils sont des barbares. Ça la fait doucement « rire » ces gens coupés du monde et du vivant qui tentent de la convaincre qu’elle fait du mal à la nature. D’écouter tous ces crétins qui bouffent des poulets qui n’ont jamais touché terre lui apprendre comment aimer les animaux. Ici, tout le monde a son potager, ses arbres fruitiers, ses poules et son gibier. Les gens vivent en presque autonomie alimentaire. Alors les Parisiens, leurs discours sur le respect animal, elle aimerait leur faire avaler avec leurs barquettes de salade en plastique. Qu’ils prennent leurs avions, regardent leur Netflix et se fassent livrer leurs Padthaï sans venir lui expliquer comment respecter le vivant, ça serait la limite de la décence.
Elle rit quand elle voit passer des stages de développement personnel et de reconnexion à la nature. Elle aimerait leur dire qu’ils ne comprendront jamais qui ils sont tant qu’ils n’auront pas chassé. Car l’humain n’est que ça, un prédateur. Et ils pourront chercher le bonheur dans toutes les formes de gymnastique qu’il leur plaira, ils n’y pourront rien changer : l’espèce humaine est un animal et elle n’est pas faite pour vivre dans des tours en béton. Les corps réclament la chasse et le retour à l’état sauvage.
Oui, la chasse est une pratique dangereuse dans cette société. Évidemment, puisque le sauvage n’existe plus. Puisqu’il n’existe plus d’espace qui ne soit pas entouré de bitume, de parcs, de monde et d’espaces aménagés. Rien n’est laissé à la nature, pas une seule parcelle de terre n’est hors du contrôle des hommes.
Oui, il y a des demeurés, des alcooliques et des incompétents. Comme partout. Ils tiennent des armes à feu, et beaucoup ne prennent plus la mesure de cet objet. Il y a eu des sales histoires ici aussi. Au moins un ou deux abrutis qui avaient trop bu et qui ont visé leurs chiens. Un autre débile dont la balle est partie sur un copain. Tant qu’ils s’entretuent entre eux, elle s’en fout. Depuis longtemps, elle a compris que les gens se plantent de débat. Le problème, ce n’est pas la chasse, ce sont les hommes. Le problème, ce n’est pas la chasse, c’est cette impunité masculine qu’ils se trimballent chevillée au corps. Le problème, c’est eux, qui pensent que le monde, les femmes, les animaux et la mort leur appartiennent. Que les fusils soient donnés aux femmes, et le problème de la chasse sera réglé.
Elle ne participe pas à leurs repas, leurs apéros crasseux. Se mettre la tête à l’envers pour parler de cul tout un dimanche après-midi, très peu pour elle. Il n’y a pas de lois qui lui interdisent d’être là et pourtant, même en 2023, une femme au milieu des abrutis, ça ne se fait pas. Ça va qu’elle est la fille de Joseph, qu’ils tiennent tous en respect, ils ne la font pas trop chier. Mais elle préfère se tenir à distance. Quand elle était enfant, elle était la mascotte. Une petite fille de dix ans à la chasse, on ne voyait pas ça tous les jours. Puis, elle a grandi et les choses se sont compliquées. Elle a eu beau cacher sa poitrine naissante sous ses treillis, ils n’ont pas manqué de le remarquer. Elle a vu leurs regards, leurs airs ravis. Elle aurait aimé crever les yeux de tous ceux qui lui faisaient la bise en se collant, en lui pinçant les côtes en grinçant des dents. Malgré tout, elle n’avait pas peur d’eux, ils craignaient trop son père pour oser se frotter à elle. Mais elle lisait dans leurs corps puants le désir d’elle, et ça la faisait gerber.
Les jours de chasse, la plupart partent en petites équipes de deux ou trois. Sauf elle. Elle est une solitaire, elle veut respirer la terre sans avoir à sentir les effluves anisés d’un coéquipier. Ni s’entendre dire qu’elle court vite pour une femme. Elle n’est pas là pour se faire des potes. Avant que son père ne meure, il lui arrivait de partager quelques moments de chasse avec lui. Mais elle était plus agile et plus rapide et elle le semait sans trop d’efforts. Le vieux supportait mal de la voir lui rafler les meilleures proies. Comme cette fois où ils avaient traqué un lièvre sur des kilomètres, Joseph suivait haletant derrière elle. Ça l’apprendra à fumer clope sur clope, s’était-elle dit. Ils le perdaient de vue, cherchaient les traces de sang de la blessure du premier tir. Les chiens étaient comme fous, ils sentaient son passage, hurlaient d’excitation. Ils l’avaient pourchassé pendant deux heures, et le vieux avait abdiqué. Elle était revenue une heure plus tard, brandissant l’animal.
« Moi quand j’étais jeune, je n’avais pas besoin de trois heures pour tuer un putain de lièvre », avait grogné Joseph.
Aujourd’hui, elle est venue sans ses chiennes. Elle a élevé deux épagneuls, deux femelles, Cléo et Oda. Chez elle, il y a toujours eu ces chiens tachés de marron. Ils ne sont pas spécialement beaux, mais ils ont le meilleur flair chez les canins. Surtout, ils tiennent bien l’arrêt, ils gardent la position devant un gibier jusqu’à ce que le maître arrive sans bousiller la proie. Les épagneuls sont petits et agiles comme elle. Lorsqu’elles chassent toutes les trois, elle se sent prise dans un tout. Elles forment une équipe, chacune connectée à son instinct animal, trois bêtes domestiquées tout à coup rendues à leur élément premier. Elles n’ont pas le même langage et pourtant, dans ces moments de traque, elles se regardent, se parlent, et se suivent.
Sans chien, elle aime aussi. C’est plus compliqué pour aller débusquer les proies que l’on a tirées, mais elle ajoute parfois ce challenge pour se forcer à développer son odorat et écouter son corps. Elle passe pour une tarée ici, à chasser comme une lionne, à prendre son temps, écouter la forêt, respirer la terre et parler aux arbres. Surtout, elle ne chasse que ce qu’elle consomme, n’enfourne pas des dizaines d’oiseaux morts dans son congélo comme des trophées. Aucun homme ne fait comme elle, avec mesure et respect.
Elle est toujours tapie dans l’herbe, le soleil est un peu monté au-dessus de sa tête. Les insectes se réveillent eux aussi petit à petit, elle les entend bourdonner près de ses oreilles. Dans sa planque, son trou aménagé dans l’herbe pour se dissimuler, elle n’a pas bougé. Elle attend sa proie, elle sait qu’elle est au bon endroit. La chasse a ouvert il y a seulement quelques jours, elle attendait ça avec impatience. C’est pourtant la première saison qu’elle fera sans son père. Il est mort il y a quelques mois, son cœur a lâché alors qu’il pêchait. La chasse, la pêche, quand il a compris qu’il faisait partie de la chaîne alimentaire, il ne pouvait plus s’y soustraire. Le vieux est mort alors qu’il devait s’envoyer des gros pastis au bord de la rivière en plein cagnard. Elle ne pouvait pas lui souhaiter meilleure fin. Il n’y a pas eu de réanimation. Quand on a découvert son corps, ça faisait un moment que le cœur s’était arrêté. Elle est un peu triste, mais elle trouve qu’il s’en sort bien, crever en pêchant un jour de juillet, il n’y a pas de quoi regretter.
Le plus dégueulasse ça a été le réveil des loups. C’est comme ça qu’elles surnomment les abrutis quand elle veut mettre un peu de poésie dans un monde qui en manque cruellement. Elle préfère de loin les animaux aux hommes et ce n’est pas faire honneur aux loups que de les comparer à ces êtres vils et sans grâce. La seule ressemblance entre les abrutis et les loups est qu’ils agissent en meute, sous l’autorité du mâle alpha. Ils n’attendaient que ça, la chute du maître pour prendre la tête du groupe. Le bled est petit, et ici, les hommes vivent encore comme s’ils régissaient le monde, ou à défaut du monde, le village. Il y a un maire bien sûr, mais c’est bien plus fort que la politique. Ils se tirent la bourre pour être le plus viril, le plus respecté. Le plus abruti. Son père était un abruti, le chef des abrutis. Le roi est mort, vive le roi. Elle ne vit encore là que pour la chasse. Qu’est-ce qu’elle irait faire en ville, à faire du yoga et manger des pâtes au pesto industriel ?
Elle connaît la ville, elle y a fait ses études, elle a vite déguerpi. Ici ou là-bas, elle est un ovni. Elle pensait pouvoir trouver un peu plus de sensibilité chez les citadins mais elle s’était trompée. Malgré tous leurs livres et leur savoir, ils ne comprennent rien au vivant. Un jour qu’un étudiant de son cours lui donnait encore son opinion sur la chasse en brandissant l’argument du respect de la nature et du bien-être animal, elle lui a demandé :
« Sais-tu faire la différence entre un pinson et une grive ? »
Évidemment, le garçon s’était trouvé con.
« Comment peux-tu savoir ce qui est bon pour les animaux si tu ne les connais pas ? »
Comment défendre un sport que personne ne connaît mais sur lequel tout le monde a un avis ? Comme tout ce qu’il touche, l’homme a détourné la pratique de la chasse. Aujourd’hui, elle est synonyme d’une activité dans laquelle quelques retardés en assemblée feraient mumuse avec leurs fusils face à un lâcher de gibiers. Évidemment que cela existe en France, mais cela n’a rien à voir avec la chasse. Que des abrutis fassent dégueuler leurs congélos de faisans comme le font les Parisiens avec les fringues dans leurs dressings, est sans rapport avec la chasse. Cette société surconsomme tout ce qu’elle sent, tout ce qu’elle voit et tout ce qu’elle goûte. Les gens ne chassent plus par nécessité, comme ils ne cousent plus pour s’habiller. L’ensemble des standards et des comportements sont à revoir, et pas seulement ceux de la chasse.
Elle n’avait pas tenu plus de quelques mois en ville. Cet entassement d’humains sur le bitume, elle avait cru asphyxier. A ce compte-là, elle préfère supporter les abrutis en pouvant respirer à pleins poumons.
Elle est toujours tapie dans l’herbe et elle s’est faite tellement petite et immobile que les animaux autour d’elle ne la remarquent plus. Ils savent qu’elle est là, mais elle ne les effraie pas. Un lièvre est passé à quelques centimètres d’elle, l’a presque frôlée. Elle n’a pas bougé, elle n’est pas venue pour le petit gibier. C’est pourtant sa spécialité. Elle aime très peu la chasse au gros. Cela nécessite d’être en groupe, et faire équipe avec des abrutis, elle s’en passe le plus possible. Ce n’est pas faute d’avoir tenté de rameuter des femmes, de partager sa passion avec des voisines, mais ça n’a eu aucun effet.
« Laisse donc ça aux hommes ma pauvre ! On a déjà assez de boulot à plumer et vider tout ça, si tu crois que j’ai le temps d’aller crapahuter dans les arbres ! », lui a rétorqué Madeleine, sa voisine de vingt ans plus âgée.
Les choses amusantes sont donc destinées aux hommes. Et c’est maman qui se tape le sale boulot en rentrant. Elle les a observées, les femmes du village, et elle s’est demandé : mais quelle passion on peut bien avoir ici quand on ne va ni à la chasse ni à la pêche ? La réponse est simple : rien, on n’a pas le temps. D’ailleurs, les femmes d’ici voient d’un mauvais œil sa présence à la chasse. Elles ont mis ça sur le fait que la petite n’avait plus de mère. Ça les a attendries, ça lui donnait une justification de se comporter comme un garçon. Mais quand elle a grandi et qu’elle n’a pu plus rien dissimuler du fait qu’elle était une femme, tout le monde a eu un avis sur la place de ce corps désormais débordant. Elles ont toutes eu peur qu’on leur vole leurs hommes. Comme si les abrutis étaient des gibiers d’exception, a-t-elle pensé.
« Tu devrais arrêter ces jeux d’enfants », lui avait conseillé Madeleine. C’est pas ton monde la chasse. Ça commence à jaser au village, tu sais. T’es beaucoup trop jolie pour trainer avec ces hommes-là ».
Il y aurait donc des choses réservées aux hommes, puis aux moches ? Elle revenait juste de la ville où elle avait failli crever étouffée. Elle était rentrée pour ça, pour la chasse, alors qu’ils jasent, tant qu’elle pouvait respirer.
Madeleine lui a demandé un jour si elle regrettait de ne pas être née homme. Elle lui a rétorqué que c’était plutôt à elle de se poser la question, à plumer et cuisiner des oiseaux morts qu’elle n’avait même pas chassés. Être une femme emmerdée par les abrutis, ou être un abruti, c’est un choix délicat. Elle est juste pressée d’avoir les seins qui pendent et que tout le monde lui foute la paix.
Elle a continué à chasser puis le vieux est mort. Et les loups sans grâce ont hurlé. Elle a senti le vent tourner, que le petit monde dans lequel elle vivait avait craqué, tourné de quelques centimètres. Les énergies ont changé, les gens se sont réalignés face à ce vide, cette perte d’un homme et d’une place dans la meute. L’air s’est fait plus lourd, et ses chiennes ont dressé les oreilles. La nuit, le jour, les oreilles sont restées aux aguets, Cléo et Oda flairaient le danger. La forêt elle-même lui paraissait plus sombre et plus épaisse, comme impénétrable. Les oiseaux sur son passage se taisaient et la terre semblait s’assécher. Elle a vérifié la lune, les astres, les étoiles. Rien n’expliquait l’ombre qui planait.
Puis quelques jours avant l’ouverture de la chasse, elle a emmené ses chiennes faire un tour de prospection. Elle voulait que les bêtes se remettent à flairer le gibier avant la reprise. Cléo et Oda étaient tendues, énervées. Elles aboyaient sur tout ce qui bougeait et elles n’étaient pas concentrées sur le gibier. Pour la première fois de sa vie, elle ne s’est pas sentie accueillie par la forêt. La Pachamama ne voulait pas d’elle, et elle ne comprenait pas pourquoi. Et puis, là, au milieu du bois, a surgi un loup, sans élégance, sans superbe, un de ces loups sans grâce. Elle l’a reconnu, elle connaît tout le monde ici, les femmes, les hommes et les loups. Elle a compris tout de suite qu’il n’était pas là par hasard, qu’il était là pour elle. Elle a vu ses yeux et elle a eu envie de les crever. Les chiennes l’ont mis en arrêt, elles ont senti qu’il était une proie et qu’il fallait le tirer comme du gibier. Mais elle n’était pas armée.
Lui, si. Il portait un calibre 12.
Le monde est sauvage et l’homme fait partie de la chaîne alimentaire. L’être humain est un animal, mais beaucoup valent moins qu’une bête. Elle est toujours tapie dans l’herbe. La forêt est complètement réveillée maintenant et la terre a séché sous son treillis. Elle attend patiemment à l’affût, elle sait qu’elle est au bon endroit. Elle n’est pas venue avec ses chiennes, le loup les a tuées en même temps qu’il s’est servi son déjeuner. Il les a tirées comme des lapins, sinon elles l’auraient protégée. Cléo et Oda auraient empêché ce loup sans grâce de la dépouiller de sa chair, de consommer son corps, de se servir dans ses entrailles comme il entasse son gibier dans son congélateur, sans qu’aucune de ces choses n’aient de valeur. Dans ce genre de bled, ce n’est pas la peine d’aller chercher la justice. Tous les hommes se connaissent et sont complices. Ils pillent et volent leurs dignités et tout le monde considère qu’elles l’ont cherché. Inutile d’en référer aux autorités, ce sont les mêmes qui picolent tous ensemble le dimanche après-midi. Les femmes, elle savait ce qu’elles en penseraient : on récolte ce que l’on sème. Ce monde n’a de justice que pour les hommes, alors elle se souvient qu’elle est un animal.
Cela fait maintenant plusieurs heures qu’elle est tapie dans les feuillages. Elle n’a pas bougé, l’œil toujours dans la lunette fixée sur son 308 Winchester, son calibre le plus adapté pour la chasse au gros gibier. Les mésanges au-dessus de sa tête s’en donnent à cœur joie. Soudain, la nature se tait, la symphonie s’est arrêtée à l’approche d’un étranger. Elle retient sa respiration, caresse du doigt la détente. Le loup sans grâce apparaît, elle connaît si bien son chemin, sa petite routine. Cette clairière est celle par laquelle il commence toujours sa journée lorsque la saison de la chasse est lancée. Ses chiens sont à quelques mètres, ils ne vont pas tarder à la sentir. Elle perçoit le loup qui suit derrière, il est encore trop loin en contre-bas. Les chiens se rapprochent, la truffe au sol, ils sont sur une piste. Tout à coup, ils se mettent à l’arrêt, ils sont à trois mètres d’elle et ils ont perçu un mouvement dans les feuillages. Elle a déjà fait ses prières à la forêt, a caressé la terre-mère et lui a demandé pardon d’avance pour le sang versé. Le loup se rapproche, son fusil en joue, il ne sait pas ce qui se cache derrière les herbes. Il faut qu’il se rapproche encore pour ne pas qu’elle manque sa cible, mais elle doit tirer avant qu’il ne la voie.
Une fraction de seconde, elle a ses yeux dans les siens.
Elle voudrait les crever.
Elle tire.
Le loup est un être social et sensible, majestueux et gracieux. Il est loin de l’image du mâle alpha et des abrutis qu’on a nommés après lui. Il n’a rien de commun avec le loup sans grâce qui se sert dans la chair sans la chasser, ni même la manger. L’homme n’est pas un loup pour l’homme, il n’est qu’un gibier.
Et la femme les chasse.