Tchao la trentaine

Ce blog a été ouvert en janvier 2017, j’ai publié 100 articles pendant une dizaine d’années qui retracent les tourments et les questionnements d’une trentenaire. Je suis aux portes de la quarantaine et je dois bien l’admettre : j’étais sacrément paumée. Ces textes sont une trace des étapes d’une vie, mais ils disent aussi l’évolution de la société et de la pensée puisque certains articles ont pris un sacré coup de vieux.

Il est temps de tourner la page, mais avant de fermer ce blog, je partage quelques bouts de textes restés en brouillon.

Au revoir et merci !

Février 2024

Jour de gloire

C’est encore moi qui viens vous parler du Nord. Une fois par an, comme s’il n’y avait que ça d’inspirant. Je ne peux pas m’empêcher de vouloir en faire des histoires. Ici, tout le monde te regarde et te dit bonjour, c’est hyper perturbant, j’ai l’impression qu’ils vont tous me quémander des clopes, je grommelle que j’ai arrêté en 1999, que ma peau grise c’est rapport à l’ensoleillement et au nombre d’heures de sommeil, mais au final non, ils ne me demandent rien, ils sont juste sympas.

J’ai ma gueule de celle qui est plus proche de la quarantaine que de la trentaine, celle qui a moyen dormi dans un train couchette, parce que oui, j’aime l’aventure, qu’est-ce que vous voulez. Sauf que le contrôleur m’a réveillée à 5h30 pour une arrivée prévue à 7h. Jamais vu une arnaque pareille. Moi, docile, j’enfile ma doudoune et mes pompes léopard, prête à lever les amarres, puis je me retrouve devant la porte avec ma valise de 1800 tonnes, seule dans le noir, 6h du matin, face à une station de France où personne ne veut descendre, tout le monde en train de pioncer, sauf une meuf qui dormait au-dessus de moi, la seule de ce train qui a un truc à faire à Bambou-les-bains et non à Paris, et qui par conséquent, avait demandé un réveil spécial.

Je me suis recouchée mi-figue mi-chaussures léopard, mon sac banane en travers de la doudoune, le sac à dos décroché d’une seule épaule. J’étais mal installée, la voisine qui m’avait saoulée rapport à la taille de ma valise, « et si j’ai besoin de sortir », ben celle-là même, la relou, c’était celle qui ronflait comme un chien de race bouledogue qui a plus de place pour laisser descendre les mucus et elle empêchait tout le monde de dormir, celle qui avait pris son plaid mi mouton mi douceur quand nous on se contentait des sac à viande avec des boutons pression qui ferment que dalle et du coup c’est un drap. J’avais chaud dans cette doudoune, puis soif par extension, en plus quelqu’un avait bu dans ma bouteille d’eau prévue dans le kit de survie des couchettes. Bref, j’étais passablement irritée, j’avais rien dormi et ça se voyait beaucoup trop sur ma gueule fripée dans les miroirs éclairés au spot de chantier des chiottes SNCF. Ces miroirs me foutent en l’air. Qui est cette vieille chose aux capitons dilatés ? A chaque fois que je sors d’un voyage en train, je ressens le besoin d’aller me faire un peeling, une injection de botox et une épilation intégrale du visage chez Yves Rocher.

On est arrivé à Paris, je cours comme jamais avec ma valise pleine de briques dans les rues de la capitale parce qu’ils ont décidé de fermer la station Austerlitz sur la ligne 5, au calme, un lundi matin de février, comme si la vie n’était pas déjà assez compliquée. J’ai le dos trempé, je sens la crevette sous ma doudoune, et je n’arrive pas à me sortir de la tête cette image de moustache naissante que j’ai aperçu dans le miroir intemporel de la SNCF. J’arrive à temps pour ma correspondance, du jus de crevette sur tout le corps, le train a été annulé. On me fourgue dans un autre train dans le compartiment bar, je passe le trajet debout en espérant que le bar ouvre pour un café, mais en fait non, jamais, tu peux crever.

J’arrive donc dans cet état à Lens. Évidemment le bus que je veux prendre est le dernier affiché. Tous les autres défilent, mais non, ton bus c’est comme à la caisse du supermarché, c’est toujours celui qui vient jamais, il passe toutes les heures à 46′, il est 9h48, je rempile pour 58 minutes. Je pense crevette et pores dilatés.

C’est à ce moment-là que le jeune arrive. Soquettes aux chevilles dans claquettes par trois degrés, jean troué sur les genoux en mi jupe mi pantalon. Il se poste en face de moi, sourit, puis me fixe comme jamais on m’a fixée dans la vie et il remue la tête.

– Ça, c’est une belle femme, il fait en me regardant dans les yeux. Puis, il crache un molard sur le sol.

Le mec a un duvet sur la lèvre supérieure, même ma moustache est plus développée, je le sais c’est la SNCF qui me l’a dit, et il est gaulé comme un collégien. On doit avoir 20 ans d’écart. Mais il ne cligne même pas un œil.

– T’es casée je suppose ?

– Bah oui, je réponds. Oui. OUI OUI OUI.

– Pffuuuuutain.

Il se prend la tête entre les mains, c’est hyper intense, il est à deux doigts de chialer. Moi, j’en reviens pas avec mon odeur de gambas et ma face poilue.

Est-ce que je suis sexy après une nuit en train couchette à Lens ?

– De toute façon, on a un problème d’âge, je réponds.

– C’est qu’un chiffre, l’âge.

Jamais vu autant d’aplomb chez une personne au corps si frêle et à la moustache si éparse. Il finit par s’éloigner le vague à l’âme, pendant que les gens continuent de me saluer comme si j’étais ministre. Je l’aperçois une dernière fois à travers les fenêtres d’un bus, et il m’envoie un baiser de la main façon grand seigneur. L’audace.

J’arrive chez le loueur de bagnole. Il me fait mon contrat, il m’explique tout, il me donne les clés de ma Twingo et il me lance :

– J’ai lu votre nouvelle.

Je n’ai toujours que trois heures de sommeil et l’odeur de crustacé qui va avec, et je ne pense qu’à une chose : me laver le visage avec du sable. Je ne comprends rien, j’ouvre donc la bouche en rond pour signifier mon désarroi.

– J’ai vu votre nom sur mon planning ça me disait un truc, j’ai regardé sur internet et j’ai lu votre nouvelle, il me dit calmement.

Est-ce que je suis célèbre après une nuit en train couchette à Lens ?

D’un coup, je me dis que c’est comme dans le film de Fabrice Luchini, Jean-Philippe, quand il se réveille dans un monde où Johnny Hallyday n’a jamais existé. Le réveil du contrôleur à 5h30 m’a peut-être projetée dans un espace temps où Madame Picotin ma prof de français est morte avant de m’avoir ri au nez alors que je lui présentais mon projet de roman en classe de quatrième, celui qui mettait en scène une fille qui sauvait une personne en fauteuil roulant dans son collège en faisant une pétition pour qu’elle ait accès à l’ascenseur. Cette conne n’avait pas vu le potentiel. Ce bestseller aurait lancé ma carrière et je serais actuellement célèbre dans le Pas-de-Calais. Merci l’éducation nationale, voilà, toujours la même histoire.

Par contre, je sais pas comment on revient dans l’espace temps où je sens la langouste et où je ne suis pas célèbre. La potion de Godefroy de Montmirail où je quitte mon corps pour revenir dans celui de Dame Ginette. Déso pas déso.

En attendant, profite de ta nouvelle popularité me dis-je, dans le Nord, plus belle et plus célèbre que jamais, les capitons au vent, et la moustache fière.

J’ai pris ma Twingo. Puis, j’ai dû retourner voir Roland de chez Leclerc pour lui demander comment on ouvrait le coffre.

J’ai repris ma Twingo. Puis, je suis revenue demander à Roland comment on éteignait les phares.

Cherchez pas. J’ai trouvé le chemin du retour en fait.

Juin 2022

Voyage en train

Chaque voyage en train est une aventure. Il n’y a pas un seul trajet où tu ne traverses pas à un moment la volonté d’incendier les bureaux de la SNCF, et puis ça finit toujours par passer.

J’avais commencé à écrire ce billet en mai dernier alors que j’étais en train d’asphyxier compressée à des centaines de voyageurs dans le hall de la gare Matabiau, et alors que subitement la météo avait décidé que c’était l’été, mais personne n’avait eu le temps de se retourner. Donc je suais dans mon jean et mes doc, et on était tous en ribambelle devant l’écran en attendant de connaitre la voie du train. De temps en temps, je prenais un coup de valise dans les tibias puisque la gare étant en travaux, le weekend étant de pentecôte, la météo étant d’été, tout ce petit monde compressé était bien détendu comme il fallait.

De mon côté, malgré la sueur et la proximité humaine, je me sentais relativement tranquille. Notre train avait du retard, la foule commençait à se crisper, et moi bizarrement, plus les gens s’énervent plus je me détends. Une sorte de super pouvoir quelque part.

Donc on pénètre dans le Toulouse-Paris dans la douleur puisque suite au retard, une masse informe d’êtres humain s’était agglutinée dans le hall en travaux, bouchant ainsi le passage vers le tunnel, masse qui s’est auto-piétinée, chacun des individus munis d’une valise à roulette y allant de son énergie de survie pour arriver à sa voiture le plus rapidement possible.

A ce stade, je suis de moins en moins énervée alors que la foule crache son seum un peu plus fort. Le train démarre, perso je ne vais que jusqu’à Bordeaux, donc deux heures de trajet, le temps de terminer mon livre, de m’assoupir, piquer du nez trois fois, et c’est réglé. Sauf que là, je commence à avoir mal au ventre. Mais pas l’estomac, genre plus bas, les intestins ou une merde dans le genre. Je déboutonne mon jean, la nana à côté fait l’air de rien mais je me doute qu’elle est pas hyper fan du mouv.

Sur ces entrefaites, attention ça envoie de la péripétie, la SNCF nous informe qu’il y a un truc sur la voie. La cheffe de bord, je crois qu’elle s’appelle Marilyne, ou Myrtille, nous annonce que « c’est un acte malveillant ». Elle ne nous en dit pas plus, tout le monde est à cran, le suspense est entier. Donc le train s’arrête, quand du côté de mon intestin, la douleur s’amplifie, je suis au bord de l’implosion, et avant de carrément baisser mon froc, je décide d’aller me changer aux toilettes.

Et là c’est la crise. Je suis dans un tel état que je ne peux pratiquement pas marcher. Mes intestins font des montagnes russes, la douleur est intenable. J’arrive à me changer, je me dis que franchement si c’est parce que mon jean est trop serré j’ai vraiment des intestins de fragile. Alors certes, ça fait un bail que j’ai pas porté de slim, mais quand même. En même temps, si c’est mon jean qui m’assassine je me dis que ça sera une belle revanche des Ouïghours vu la gueule de ma garde-robe.

Je ne peux pas me rassoir. Je tape « emplacement appendicite » sur Google mais j’ai pas de réseau. La SNCF me fait savoir que je peux me connecter à son wifi, mais comme j’ai déjà checké mes mails trois secondes il semblerait que j’ai atteint le plafond. Je décide donc de passer le reste du trajet dans le couloir à côté de Patrice, qui est en conf’ call’ et porte une oreillette. Il gueule des instructions mi-françaises mi-anglaises et s’en branle de faire chier le monde dans le couloir vu qu’il a le droit ici.

Le train a repris son chemin et Myrtille nous a annoncé une heure de retard. Je reste le cul crispé dans le couloir en attendant que ça passe à côté de Patrice qui s’est mis à délirer à propos d’un feedback. Vu la gueule du réseau, je me demande s’il ne simule pas un appel. J’imagine la vie de merde de gens qui feraient semblant d’être dans une réunion chiante. Ça me fait relativiser ma crise d’appendicite à gauche. J’ai toujours aussi mal, je tombe dans un état de somnolence, la main dans le froc, Patrice en fond sonore.

Les gens dans les voitures sont à bout. Ils ont chaud, et on a deux heures de retard sur l’apéro. Donc dès que le train se met à ralentir genre on arrive pas maintenant mais un peu bientôt, la totalité des passagers qui vont à Bordeaux se mettent debout en même temps et prennent la direction de la porte de sortie.

Mouvement de foule et de sacs, amplifié par un grésillement dans les hauts parleurs qui nous fait croire que Myrtille va faire une annonce, mais en fait non. On me pousse dans les coins et Patrice est ken pour la suite de sa conf’call’. Ça s’agglutine dans le couloir en queuleuleu, je suis près des toilettes et une meuf s’est collée derrière moi, version chenille. Elle est enceinte et se passe la main tendrement sur le ventre. Comme moi. Sauf que moi j’ai juste envie de péter très fort. Mais ça, elle le sait pas. Elle croit qu’on est connectées, unies par la création de la vie, je la sens derrière moi qui cherche un eye contact, mais comme je fais l’aveugle, elle se met à souffler en mode ras le cul de la SNCF pour attirer mon attention. Je ne bronche pas et elle souffle de plus en plus fort, marmonne des « mais c’est pas posssssssible », mais moi j’ai mon super pouvoir et surtout j’ai juste envie qu’on m’opère et qu’on me retire l’intestin, je m’en balec du retard puisque je ne sais pas si je vais survivre dans les prochaines heures.

Ça c’était en mai. J’ai survécu à cette appendicite fulgurante à gauche. Nous sommes en octobre et il fait toujours aussi chaud au moment où je vous écris. Je panique complètement à l’idée de prendre mon train de nuit direction Lille avec cette histoire de punaises de lit qui auraient envahi tous les véhicules sur rail de France. Je n’ai jamais eu de punaises de lit mais j’ai des ami.es traumatisés, c’est mon quota de gens qui côtoient la vermine parce que mes ami.es sont des citoyens du monde avant tout.

Ça fait trois jours que je réfléchis à la façon dont je vais combattre les punaises de lit. Mon plan tout pourri consiste à mettre mon sac à dos dans un sac poubelle.

Que faire des vêtements avec lesquels je vais dormir ? Je ne sais pas quoi vous dire, je suis au bout de mes idées. Tout ce que je sais c’est qu’on est six dans la voiture couchette et que je ne peux décemment pas me foutre à poil pour pieuter. Même si l’expérience serait vraiment intense, comme quand tu enlèves en scred ta culotte de maillot à la piscine et que tu goûtes à quelques secondes de liberté.

Finalement, une fois dans le train je me suis rendue compte que j’étais la seule à avoir un plan anti vermine. Personne n’a saucissonné son sac à dos, ils se sont jetés à même la moquette de matelas sans trembler. Je me suis sentie provinciale, la bouseuse qui monte à la capitale. Celle qu’on regarde chelou parce qu’elle a emballé ses affaires dans des sacs poubelle.

Tant pis, je n’ai pas attrapé de punaises de lit et ça c’est une victoire.

Sur le retour, je laisse mon sac à dos libre de divaguer sans plastique, j’ai pris un peu la confiance et je me la joue parisienne. Parfois, il faut vivre dangereusement.

Février 2019

Full moon

Oh il se passe quoi là ? C’est quoi cette électricité dans l’air ? Non mais les gens sont dans un état parallèle, c’est un vrai bordel.

En même temps, vous avez pas pu la louper. La super lune. Elle était tellement grosse cette lune, je pense que ça a détraqué pas mal de gens. Moi aussi, je suis passée en mode ninja. Déjà que j’ai la gueulante facile, là, j’ai dépoté du bac à fleurs pendant plusieurs jours. Ça m’a tellement déglingué le cerveau, j’en suis venue à cramer des bouts de papiers à la prairie des filtres. Quand j’ai vu la tronche de la lune, j’ai senti mes ancêtres les sorcières toquer à la lucarne de mon âme.

J’ai pris des petits bouts de papiers sur lesquels j’ai écrit des petits trucs que je voulais sortir de ma vie. Et je les ai brûlés. Puis, au pied d’un arbre, j’en ai planté d’autres avec des trucs que je voudrais bien qu’ils arrivent dans ma vie. Plantation que j’ai effectuée à la petite cuillère. Tout ça à la prairie des filtres. De nuit. Entre un groupe de punks à chiens hydraté à la 8.6 et un couple d’adolescents qui se léchaient le menton. Le tout éclairé par la super lune.

C’était hyper solennelle, j’ai failli chialer.

Comment expliquer que je me sois prise pour Piper dans un épisode de Charmed l’espace d’une nuit ? D’ailleurs, une fois de retour de mon expédition, j’ai tenté de me couper les cheveux en « dégradé » à l’aide de tutos youtube. J’étais comme possédée par la féminité. Je matais des nanas faire des blagues sur les ciseaux et le mascara, c’était incontrôlable. Et ça a été un vrai carnage. J’ai tellement regardé de vidéos que j’avais emmagasiné trop d’informations différentes. Du coup, j’en ai fait qu’à ma tête, autant dire, n’importe quoi. Le lendemain, je me suis réveillée avec des mèches complètement orphelines. Mais quand je suis sortie de chez moi au lever du jour, la super lune était toujours là et, pour une fois, j’étais même pas en colère contre moi, les tutos vidéos ou la féminité.

Tout ça pour dire que le monde n’est pas dans son état normal. Et j’ai affaire à un bon échantillon de la population puisque je suis surveillante dans un lycée depuis quelques semaines.

Prenez des adolescents. Déjà, en terme de bizarreries, y’a du niveau. La veille des vacances scolaires, l’excitation vient de monter de trois crans. En présence d’une super lune : gardez à l’esprit que tout peut arriver.

Faut savoir qu’à cet âge, ça balance crise d’angoisse sur crise d’angoisse. Ces personnes-là sont en train de se rendre compte du bordel dans lequel ils mettent les pieds. Sauf que pour la plupart, ils ont la merde mais pas encore les avantages, c’est à dire le sexe, la drogue, les allocs chômage et la confiance en soi.

Ils sont tellement peu confiant qu’ils surjouent en permanence. Des drama queens en puissance. Tout est dit avec beaucoup trop de volume sonore. Tout prend beaucoup trop d’ampleur : c’est trop drôle, trop triste, trop stressant, trop beau, trop laid, trop pas, trop ouf. Jamais de demie mesure.

Donc quand l’un d’eux s’est trouvé mal et nous a fait un petit malaise, tout le monde est parti en vrille.

On s’est retrouvé avec une orde d’ados en larmes, criant son désespoir de vivre dans un lycée aussi affreux que cet établissement du centre ville, où les adultes ne comprennent rien à la vie.

Déjà, quand ils ont évoqué les adultes, j’avais pas compris que c’était de moi qu’on parlait.

Puis, alors que je tentais de calmer l’un d’eux en état de désolation extrême, il m’a prise pour cible en me hurlant, les yeux exorbités :

– Toute façon, tout ce qui vous intéresse c’est qu’on ait de bonnes notes et qu’on aille en cours ! Pour vous la vie, c’est métro boulot dodo !

J’ai esquissé un sourire. S’ils savaient. C’est fini tout ça, les gars, les paroles des chansons de Tryo sont périmées. Mais non, je ne spoiled pas, ils verront bien par eux-mêmes

Septembre 2018

Un indien dans la ville

Les parisiens, ils ont vraiment le truc pour te faire sentir comme un plouc ces gens-là. T’as beau y aller serein, sortir ton plus beau jean, y’a rien à faire, tu sens que t’es pas adapté à la situation.

Premier trajet en métro. Y’a une nana à côté qui est sapée avec une robe en laine longue. Mais pas la robe moulante, comme on aurait pu en voir chez nous. Non, là c’est un machin vachement évasé, mi rideau mi toile de tente, avec une forme de tulipe. Je me rends compte que, vu la description, vous êtes tentés de penser que j’exagère, mais je le jure elle portait ce truc, même que c’est pire en vrai. Indescriptible. Le tout avec des baskets blanches compensées. À ce moment là, j’ai compris que j’avais loupé un épisode. À Toulouse, tu te balades comme ça, je pense qu’on te lance des cailloux. La meuf est sereine en plus, une confiance en la vie totale. Tellement bien qu’elle gueule sa life avec sa pote dans la rame.

Les Parisiens, ils ont tellement confiance en eux, ça me sidère. Les mecs sont persuadés que leur vie est tellement palpitante qu’ils te font partager la totalité de leurs conversations. Dans le métro, au café, au feu rouge. Tu participes en permanence.

Non mais voilà, je lui fais comme ça. Tu me refais ce coup là, je te dégage okay. Never ever, j’lui ai fait.

Ah oui. Faut le savoir. Le but dans une conversation avec des gens de la capitale, c’est de placer le plus de mots anglais possible.

Une fois, alors que je bossais encore comme journaliste pour un média toulousain, j’ai dû avoir affaire à une nana chargée de com’ dans une agence parisienne.

– Okay, great Lola! On fait comme ça, je te fais un feedback asap mais lundi on se fait une confcall  pour un debrief !

– Heu détends-toi Catherine, c’est la Dépêche du Midi ici. On fait pas de confcall nous, on s’appelle.

Les gars sont tellement connectés que j’ai vu des types attendre des gens à la gare, avec le nom, non pas écrit sur des petits écriteaux, mais sur des tablettes. Ils brandissaient leur IPad dans la foule. Donc, apparemment, c’est complètement has been d’écrire avec un stylo à Paris. Non mais je vous tiens informés quoi. Heureusement qu’on va faire un tour de temps en temps à la capitale parce qu’on peut vite se faire dépasser.

Après c’est comme toutes les modes. Ça met trois/quatre ans à traverser l’atlantique, j’entends le trajet USA-Paris. Puis trois/quatre ans à se propager en province. Donc quand tu te fais ton petit tatouage en forme de triangle au creux du poignet, ça fait presque 10 piges que les américains sont passés à autre chose. Voilà, on sera toujours has been, autant se faire à l’idée. Bon, la robe en laine tulipe, je suis pas sûre qu’elle franchisse le périph’ parisien. Dieu merci, y’a des trucs qui se perdent en cours de route.

Août 2018

Le canyon de la muerte

Pour ceux qui débarquent, cet été je bosse pour une asso de canyoning en Corse.

Oui, je sais ça n’a rien à voir avec le métier de journaliste mais qu’est-ce que vous voulez, je fais partie de cette génération qui fait des trucs qui n’ont jamais rien à voir avec rien. Tout le monde est paumé. Ça se trimballe du boulot d’ingénieur à facteur, sans trop savoir pourquoi, sans trop se plaindre non plus. Moi, j’ai arrêté de me poser des questions. Je pense que les sociologues analyseront plus tard le comportement de notre génération. Comme il y aura eu celle « du plein emploi », la génération de la « libération sexuelle » ou du « baby boom », nous, on sera étudié dans les manuels scolaires comme la génération « qui n’a rien à voir avec rien ».

Bref. Tout ça pour dire que le temps d’un été, je suis secrétaire et je fais des plannings. Ouais. Avec des stylos, des gommes et tout le tremblement. J’ai carrément une trousse, je vous raconte pas comment je me la pète.

Et du coup, le sujet c’est le canyoning.

Juillet 2018

Qui veut la peau de Kévin

Il se passe des choses bizarres en Corse. Je crois bien qu’on a essayé de saboter mon Kévin. Pour les retardataires, Kev’ c’est mon multipla. Ma voiture quoi. Il est pas très beau mais on l’accepte tel qu’il est.

Faut que je vous remette les choses dans l’ordre. Déjà, faut savoir qu’avec Kévin, comme il est pas tout jeune, j’ai un peu ma carte de fidélité chez le garagiste. Ce qui ne m’arrange pas, puisque j’ai un vieux fantasme du mécanicien.

Je sais pas pourquoi. C’est un peu le fantasme de la honte. Ne me jugez pas. Je sens bien que ça vient de cette éducation stéréotypée comme quoi les mecs sont censés être virils, les mains rêches et musclées par le labeur. Voilà, ce vieux cliché de l’uniforme. Pour certaines, c’est plutôt le pompier, d’autres le flic. Moi, y’a rien à faire, j’ai beau m’instruire, lire Simone, Virginia et toute la clique, j’ai le mécano dans la peau.

Sauf que, quand je me pointe avec le Multipla, ben ça me casse pas mal le sex appeal. J’ai beau glousser et remuer des cheveux, y’a rien à faire, le mec ne me calcule pas.

Bref. Donc, il y a un garage à côté du campement où je vis en Corse. Et c’est un peu devenu mon quartier général. Kévin a toujours un pet de travers, et comme il doit y avoir un seul Multipla sur l’île, les gars m’ont vite repérée.

Donc l’autre jour, voilatipa que Kévin se retrouve à plat. Je reviens de ma plage, le cheveux collé et le cul gras, et là bim. Rien. Nada. Plus d’jus. Le mec fait la tronche quoi. Je fais appel à un ami muni de câbles et me dirige tout droit chez mes nouveaux meilleurs potes les mécanos. Comme il est tard, je leur refile le paquet en mode discret. Je largue Kévin dans un coin du parking puisque de toute façon, il ne répond plus de rien.

Sympa, je laisse un petit mot en expliquant que le Multipla est fatigué, sûrement un problème de batterie. Que je reste à dispo pour toute intervention, de quelque nature que ce soit. Hum.

Deux jours plus tard, appel du garage.

– Oui, heu, comment vous dire. Ya pas quelqu’un qui vous fait des blagues ?

– Vous voulez dire à part moi ? Vous aussi vous aimez les blagues ? Ça nous fait vaaaaachement de point commun j’ai l’impression.

Non mais y’a un petit malin qui vous a débranché la batterie mademoiselle. Votre voiture, elle a rien. Elle va bien. Faut venir la chercher maintenant.

Autant dire que j’ai ravalé ma blague Toto. Celle où la maîtresse lui demande de réciter le verbe marcher. Puis, elle lui dit « plus vite », du coup il récite le verbe courir. Putain, elle est tordante c’te blague.

Bref.

J’avais l’air con quoi.

J’ai rappliqué la queue entre les jambes.

– Oui alors, c’est pas moi parce que je sais même pas où est située la batterie ! Que je me défends en gloussant.

– Je me doute.

Subtil, tranquille.

Il ne rit pas. C’est toujours pas le moment de la blague Toto j’ai l’impression. Je me sens légèrement cataloguée mais je prends sur moi.

Il finit par me montrer l’histoire. Effectivement, difficile d’imaginer que le truc s’est débranché tout seul.

– Bon ben, au moins ça me coûte rien ! Enfin, j’imagine que je ne vous dois rien…?

– Non. Pas plus que la dernière fois.

Soyons honnête. Je n’ai pas de touche.

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