I am a legend

Faire le chemin de Saint Jacques de compostelle, ça n’a rien à voir avec n’importe quel voyage ou randonnée. Il y a une sorte d’état d’esprit qui entoure ce périple. En tant que peregrinos, tu fais partie d’une caste dans laquelle les gens te témoignent du respect, mais ne t’approchent pas de trop près. T’es un peu un intouchable, en fait. Religieux ou non, tu as souscrit à une sorte de pacte en décidant de suivre les coquilles.

Certaines auberges sont d’ailleurs réservées aux pèlerins. Et sont souvent gratuites. Les mecs qui tiennent la boutique sont des bénévoles, de vieux briscards incollables sur les différents chemins de compostelle. Moi, j’ai la côte en général. Déjà, parce que mon prénom est espagnol, et mon nom catalan. Je sens le respect dans leurs yeux, jusqu’à ce qu’ils m’enchainent en espagnol et que je réponde par un « haha muy bien » complètement à côté de la plaque. Puis, parce que je vais jusqu’à Saint Jacques. Certains ne sont là que pour des étapes. Les vieux briscards, ils aiment bien les vraies comme moi, surtout lorsqu’elles portent un legging et font moins de 60 kilos. Les petits malins.

Tiens Lola, toi, je t’ai réservé la suite ! me dit fièrement Demetrio, le vieux briscard d’Irùn.

Une cage à poule sans fenêtre et sans porte. Avec deux lits superposés. Une suite comparée aux dortoirs d’en face.

Rien à branler, après 7 heures de marche je pourrais dormir dans la salle de bain que je ne m’en rendrais même pas compte. D’ailleurs, quand je débarque à l’auberge, et que j’enlève mes chaussures, tu peux t’accrocher pour que je les renfile. Terminé, place aux tongs. Oui, je n’ai que des tongs en plus, faut pas déconner non plus, c’est moi qui porte le sac. C’est comme la journée pendant la marche, j’ai l’impression que si j’enlève le sac je ne pourrais plus jamais le remettre. Du coup, je le garde toute la journée. Faut être con, je sais, mais c’est plus fort que moi.

Bon et puis, je sais pas si je suis complètement ravagée par le capitalisme, mais ce que j’adore dans un pays étranger, c’est d’aller faire les courses. Tu rentres dans le supermarché, t’as l’impression de voyager. Et t’as envie de tout goûter. En plus en Espagne, c’est le paradis du gras. Du jambon, du fromage, des moules à l’huile, des calamars à l’encre, ça me rend complètement dingue.

Donc en général, j’arrive à l’auberge, j’enlève mes chaussures, puis je vais faire mes courses pour la soirée. Parce que, toujours en général, je fouette le renard mort, donc je prends une douche. Du coup, j’enlève mes groles. Et je me fous en pyjama. Mes sorties au supermarché se font donc systématiquement en pyjama et en tongs.

Faut savoir, que même si tout ça se passe en Espagne, c’est pas non plus la Costa brava. C’est encore l’hiver et les gens sont en manteau. Mon style ne passe donc pas inaperçu, et tel The Dude del Camino, je me trimballe entre les calamars et les moules à l’escabêche, les pieds nus et sans culotte sous le pyjama. Bon ça, ils ne le savent pas, mais quand même, c’est tellement rebelle.

De toute façon, le style, je l’ai laissé à la maison. Dans ce genre de cas, faut pas lutter. Dès le premier jour, la première minute de marche, il s’est mis à pleuvoir des cordes. Obligée de sortir la cape de pluie direct. Style sac poubelle activé, c’est bon j’ai compris. Deux jours plus tard, je n’essaie même plus de me recoiffer, j’ai complètement abdiqué.

Alors une balade en pyjama au milieu d’Irùn, mais même pas peur.

Après, voilà, chacun son style. Toute manière, je me suis déjà forgée une belle réputation auprès des pèlerins. L’autre jour, je faisais la causette avec un compère allemand, Lars il s’appelle. Et je lui parle de danse.

– Ah mais c’est pour ça que tu marches comme ça, parce que tu danses ! , qu’il me balance.

Quoi ? Comment je marche ?

Comme si tu te moquais complètement de la gravité.

Bon, je savais pas trop comment le prendre. Puis, viens un matin. Tout ce petit monde se met à quitter l’auberge pour prendre le chemin. Je dis à mes compagnons de partir sans moi, j’ai mal partout, je vais y aller tranquille, laissez-moi crever ici. Je m’arrête quelques heures plus tard à l’heure du pique-nique.

-Mais qu’est ce que tu fais là ? que j’entends, alors que je déguste une tartine de pain imbibée de gras de calamars à l’encre.

Ben et vous ? Vous avez fait une pause ?

Non mais on vient d’arriver ! T’es passée par où ? C’est pas possible que tu sois là avant nous, on a presque couru ! s’indigne Marius, un compagnon lituanien.

Je vous l’ai dit, elle marche pas, elle vole, ajoute l’Allemand avec des trémolos dans la voix.

Le fait est que je suis tellement un boulet en orientation, que j’ai pris un raccourci sans même m’en rendre compte. Impossible de savoir par où je suis passée.

Sauf que rebelote. Je les laisse partir devant. –J’ai mal aux pieds, I’m gonna die anyway, continuez sans moi, et tout le colis- Peinarde, je vais prendre un café tranquillou et je me remets en route. Et bim, j’arrive à l’auberge la première. Quand mes compères débarquent, ils sont complètement hallucinés. Moi, je glousse, puisque je ne sais pas plus expliquer comment j’en suis arrivée là que plus tôt dans la journée. Surtout que les chemins sont hyper bien balisés, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte.

Ils me regardent bizarrement depuis. On est quand même sur le chemin de Saint Jacques de compostelle, tout peut arriver. Ça doit être comme ça que naissent les légendes. Des grosses quiches la tête dans les nuages, infoutues d’expliquer où elles habitent et dans quelle étagère.

N’empêche, moi, je vole.

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