Tu danses ou je t’explose ?

Vincent Galy

La communauté des danses de couple, c’est un monde à part entière. Avec ses codes, ses traditions, ses habitudes. Moi, je danse le lindy hop. Du coup, je suis mal placée pour parler de salsa, tango ou autre machin sensuel. Mais je pense qu’il y a pas mal de similitudes.

Quand tu commences à apprendre une danse, c’est comme si t’arrivais dans une nouvelle école. Tu sais pas trop comment faut s’habiller. Tu sais pas si tu vas te faire des potes.

Et comme à l’école, quand tu débarques à tes premiers bals (oui calmez-vous les non-danseurs, c’est comme ça que ça s’appelle), y’a toujours le groupe des badass. Les bons danseurs, les populaires quoi, ceux qui ont roulé leurs bosses. Ils sont là, complètement détendus du zgeg. Ils tapent la discute pendant une petite acrobatie, pépouze. Ils s’invitent les uns les autres. Ils sont beaux, ils ont le style, ils ont les cheveux bien coiffés et des chaussures adaptées à la situation.

Pendant que toi, t’es tendue comme un string. Putain, deux jours plus tôt, tu mettais le feu sur « Single Ladies », t’étais la reine du dancefloor au Shangaï, en mode je vous prends tous en battle. Et là, t’es complètement crispée et tu te répètes en boucle « vite vite leeeent leeeeent. vite vite leeeent leeeent. ». T’as les cheveux plaqués au front, tu sues à grosses gouttes dans ton jean, et tu découvres qu’il est possible de transpirer de la chatte.

Bon, mais ça c’est le début. Tu finis par passer en CE1. Et là, c’est bon, tu fais partie des grands. Kessya les débutants, vous voulez une démo ? C’est à ce moment là que tu commences à faire la difficile et à trier les danseurs.

Oui, bon, oui, je saiiiiis, voilà, faut être sympa, ouvert d’esprit, blablabla. Ouiiiiiiiii. Oh la la la. Vos gueules les apôtres. Mais y’en a qui ouèlent sérieusement du cul, on va pas se mentir. On en a un dans la communauté du lindy, quand il transpire, il sent le saucisson. Du coup, à chaque fois qu’il nous invite à danser, c’est la panique.

– Putain Lola, fais gaffe, surtout ne regarde pas sur ta droite, y’a saucisson qui se dirige vers toi.

– Oh merde, non ! Je ne suis pas prête ! Putaaaain, je suis encore sèche en plus, j’ai même pas encore transpiré. Vite, un substitut, VIIITE !

Là, t’attrapes le premier danseur qui passe. Celui-là est réputé pour caresser la paume des mains des danseuses mais tant pis. Je préfère qu’on abuse sexuellement de ma main plutôt que de me rouler dans le gras de jambon.

Tu finiras inévitablement, toi aussi, par suer à grosses gouttes. N’empêche, j’aime penser que je ne fouette pas la charcuterie. Après, on n’est pas tous égaux face à la transpiration. C’est comme tout dans la vie. Y’a les biens nés, et les autres. Donc là, t’as ceux qui dégoulinent, qui finissent par être en galère tellement ça leur coule dans les yeux. Les mecs s’auto aveuglent avec leur transpi. Moi, je transpire de la chatte, c’est un concept. Et puis, t’as ceux qui sont à peine humide. Ils suent juste suffisamment pour que tu ne les soupçonnes pas d’être des robots. Mais ils gardent les cheveux secs et le teint frais.

Oui, parce que le but, c’est pas non plus de ressembler à un vieux chiffon mouillé. Quoiqu’on en dise, la danse, c’est quand même un milieu de drague. Alors, certes, le lindy, ce n’est pas la bachata. C’est pas la même ambiance. On se frotte pas l’entre-jambe sur le dancefloor. Mais quand même, ça dragouille en mode furtif. D’ailleurs, y’a un camp de lindy hop super réputé chaque été en Suède. Et quand j’y suis allée pour la première fois l’année dernière, les gens du milieu m’ont conseillé de prendre des capotes.

Ça pose l’ambiance.

Sauf que dans une ville comme Toulouse, t’as vite fait le tour de la communauté. Au bout de quelques mois, tu connais à peu près tout le monde. Chacun a son petit surnom. Le saucisson, le broyeur de mains, le mec qui fait du bruit avec sa bouche quand il danse, le compteur de pas, le beau gosse, le chien fou, et j’en passe. Donc quand arrive un nouvel étalon, ça se bouscule au portillon.

– Mais qu’est-ce que ? Comment ça ? Dis-moi Corinne, c’est qui ce beau mâle là-bas ? On l’avait jamais vu celui-là ?

– Mais oui, c’est un nouveau ! Je l’ai croisé la dernière fois, il danse pas trop mal.

– Ouais, enfin avec la gueule qu’il a, il peut me faire des tuck turn* pendant 3 minutes 50 si ça lui fait plaisir, je ne m’en rendrais même pas compte.

(*tuck turn : pas de base du lindy hop)

Je m’essuie la transpi. Pas celle de la chatte, là je ne peux rien y faire. Du moins pas en public. Mais un peu la ganache quoi. J’attends la fin de la chanson mais je reste sur les starting-blocks. Je ne suis pas la seule à vouloir essayer ce nouveau mâle. Les dernières notes se jouent. Je me faufile entre les danseurs encore en train de peaufiner leurs sorties en mode dirty dancing, les genoux pliés et le dos courbé. Sur le chemin, je croise le regard de saucisson qui surgit de nulle part. Virage à gauche, frein à main, j’esquive avec agilité la main tendue et m’agrippe au jeune étalon qui a encore son bras dans le dos de la partenaire précédente.

TU DANSES ? que je lui gueule dans l’oreille, le souffle court et coupé par cette montée d’adrénaline que m’a causé cette fuite endiablée du chorizo.

Il n’a pas trop le choix. On se met en position. Je comprends rapidement que ce n’est pas un danseur expérimenté, à la façon dont il se crispe sur ma main. Salope de Corinne, elle s’est foutue de ma gueule. Le nouveau morceau commence. MERDE, c’est un putain de blues. Je ne sais pas danser le blues. Et lui non plus, c’est évident. Putain de sa mère, ça va être la chanson la plus longue de l’histoire.

Bon, mais la danse, c’est quand même et surtout du partage, de l’amour, de l’art et parfois de la poésie. Parce que les étalons ne font pas les meilleurs danseurs. Et il arrive qu’une étoile se cache derrière un saucisson.

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