La dictature du couple

Vincent Galy

On vit dans une société complètement fasciste des célibataires. Oui voilà, j’ose le dire. Fasciste. Non, je n’exagère pas, jamais.

Quand t’as 20 ans, le célibat c’est la norme. Personne ne t’emmerde. C’est même presque le contraire.

Mais arrête de chouiner oh lala, hauts les cœurs, t’en auras d’autres des hommes ! Profiiiiiite un peu de ta jeunesse, qu’est-ce que tu t’emmerdes avec ce trou d’balle. Allez, un petit coup de rouge-à-lèvres et c’est reparti !

Mais quand tu passes la trentaine, et que tu annonces ton célibat, les gens se comportent comme si t’avais un cancer. Généralisé.

Oh lala, ma petite chérie, ça va quand même ? Tu sais qu’on est là hein. T’inquiète pas, tu vas retrouver quelqu’un très vite, j’en suis sûre hein. Allez, non, arrête avec ce rouge-à-lèvres, c’est vulgaire… Tiens, mets un peu de crème là, voilà aux coins des yeux. Non c’est rien t’inquiète pas, juste de l’anti-ride.

Les gens te perçoivent comme un problème. Ça les fait paniquer de savoir que tu es en âge de procréer mais que tu ne procrées pas. Erreur dans le système. ALERTE. CODE ROUGE. LOW BATTERY.

Du coup, tout le monde se met en tête de te caser. De te trouver un chargeur, en fait. Ça fait pas trois secondes que t’es célibataire que ça s’agite pour trouver un prince charmant. Même pas le temps de respirer, de profiter de la position de l’étoile de mer, peinard dans ton plumard, que les gens essayent de te plugger avec tout ce qui passe.

Pourtant, je suis pépouze là. Je me plains pas ni rien. Je constate que je fais enfin mes nuits, #étoiledemer, j’ai le volume sonore constant et je mange équilibré, #aperosaucissonvinrouge. À croire que je suis heureuse, tiens.

CHUUUUUT inconsciente ! Faut pas dire ce genre de chose. On ne peut pas être une femme, trentenaire, célibataire et heureuse. Ce n’est pas envisageable.

Normalement, au yeux de la société, dans ce genre de situation, tu es censée passer tes soirées sous la table, te sifflant une bouteille de chardonnay, à pleurer sur les chiards et la robe blanche que tu n’auras jamais. Pute de Bridget Jones qui a fait passer toutes les trentenaires célibataires de ma génération pour des hystériques à la recherche d’un reproducteur à la mèche rebelle.

Cela dit, en couple ou pas en couple, j’ai toujours été portée sur l’apéro. Un point pour Bridget. Le chardonnay, j’ai rien contre on va dire. Ma consommation reste stable. Soit relativement élevée, mais ceci est une question de point de vue. Sisi, tout est toujours une question de perspective je vous dis.

Toujours est-il que tout le monde s’est mis en tête de me caser. Ils ont tout à coup, TOUS, des copains foooormidables à me présenter. Rappelons qu’à ce stade, je n’ai toujours rien demandé à personne. #etoiledemeretchardonnay

L’autre jour, je me trouvais dans un apéro (oui moi je me trouve dans des apéros, ça me tombe toujours au coin du nez sans que je ne puisse rien y faire). Avec essentiellement des couples. Sauf un mec. Patrick. Vous voyez, comme moi, le truc arriver gros comme une maison.

J’ai donc tenté de me concentrer sur le chardonnay pour esquiver l’inévitable. Mais Patrick n’est pas né de la dernière pluie. Il a déjà essuyé des dizaines de tentatives d’évasion et il arrive à me coincer dans une discussion philosophique sur les mathématiques.

Wallah, il a essayé de me brancher avec Pythagore. Il a pas compris à qui il avait affaire meskin.

J’ai déjà expliqué que les mathématiques ont tendance à me griller le cerveau à la moindre apparition dans une conversation. Je suis donc entrée dans un coma profond. Toujours face à Patrick, mais le regard dans le vide, accrochée à la bouteille de chardonnay. Lui, il avait l’air content de lui, de ce qu’il racontait. J’ai même pas simulé. Même pas fait semblant d’être intéressée. Ça n’a pas eu l’air de le déranger. Ou peut être était-il tellement captivé par ses propres performances, hum, propos, qu’il ne s’en est pas rendu compte. Il s’est fait sa vie pendant quelques minutes, devant mon regard éteint. Minutes pendant lesquelles j’ai eu le temps de faire le bilan sur mon existence et finalement décidé que je méritais un autre verre de chardonnay.

Je vous raconte pas l’émulation dans l’assistance. Ça rodait autour de nous, tous fiers de contribuer à cette rencontre. Y’a une sorte d’hystérie autour du casage de célibataire. Comme une drogue. Quand les gonz arrivent à créer un couple, ça leur procure une montée d’adrénaline telle qu’il leur faut leur dose régulièrement.

Sauf que je dois en être arrivée à l’âge du désespoir parce que les gars ne prennent plus la peine d’évaluer si ça va matcher ou non. Tant qu’il est célibataire, on me le colle entre les pattes. Et y’a des moments où c’est un peu vexant. J’ai quand même quelques critères, notamment qu’on ne vienne pas me parler d’équations à multiples inconnues pendant l’apéro. Ou pendant aucun moment de ma vie en fait. Ou alors faut que ça parte en blague Toto à la fin.

Donc, je vois bien que ça joue des sourires en coin. Quand soudain, alors que j’ai réussi à m’extirper de la conversation de la mort avant d’avoir dû employer la violence, y’en a une qui met carrément les pieds dans le plat.

– On va organiser des soirées cinéma à la maison cet été, on invitera nos potes célibataires. Clin d’œil, regard en coin à droite, regard en coin à gauche.

Malaise. Faut que je réagisse mais je ne peux pas y aller en agressif, je ne la connais pas assez. Je règle mon volume sonore qui était paré au décollage. Et je choisis l’humour.

Je fais donc une blague de merde. Classique, dans ce genre de situation.

– Ouais alors, je te préviens, je n’accepte que les prétendants qui ont un bateau !

Ouais. Bon. On peut pas être au top en permanence.

– Ah ben ça tombe bien ! Patrick a un bateau !

Chienne de vie.

Maintenant, Patoche me regarde comme si on était fait l’un pour l’autre.

Les larmes aux yeux, je me glisse sous la table et me ressers un verre de chardonnay.

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4 réflexions sur “La dictature du couple

  1. Houlala, tu sais quoi j’ai vécu le dicktat pendant des années et au final j’ai trouvé la femme de mes rëves vers 38 ans, le temps d’avoir des bébés nous étions à la quarantaines, dur, difficile mais quel bonheur, et au final le regard des autres, t’en n’as rien a faire…
    Go On et love the guy you love…
    on est pas des animaux d’élevage non plus

    Aimé par 1 personne

  2. Bordel j’adore comment tu écris. J’ai 29 ans et je suis dans une impasse niveau couple et ma peur c’est de passer la trentaine seule et sans projets. Et j’arrive pas à me l’enlever de la tête !! Je pense que je ferais un article sur ça très bientôt parce que ça me travaille ! Merci pour cet article car il fait du bien !

    Aimé par 1 personne

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